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Lecture : Le fromage et les vers de Carlo Ginzburg

Supplice de Anneken Hendriks, brûlée à Amsterdam en 1571 (Jan Luyken, 1685). Source: Wikimedia Commons.

Cette fiche de lecture se propose à présenter les approches historiques de Carlo Ginzburg dans son ouvrage académique Le fromage et les vers, paru en 1980. L'édition utilisée est de 1993, traduite de l'italien par Monique Aymard (qui a traduit d'autres ouvrages de Ginzburg et de Antonio Gramsci). Ce livre contient 200 pages, ou 146 pages sans compter le préface et les notes ; il est divisé en 62 parties qui rassemblent et qui construisent un raisonnement global. Pour appuyer son argumentation, l'auteur utilise une grande variété de sources écrites, parmi lesquelles on trouve des archives ecclésiastiques — comme le Archivio Segreto Vaticano —, des œuvres littéraires — comme Le Décaméron de Boccace —, mais aussi de nombreux articles de revues d'histoire 1.

Carlo Ginzburg est un historien né en 1939 à Turin, en Italie. Issu d'une famille d'académiques littéraires d'origine juive, son enfance est enveloppée par des agitations politiques : son père est torturé et assassiné dans une prison nazi en Rome et sa mère a milité dans le Parti Communiste. Même s'il ne se considère pas marxiste, on verra que la notion marxienne de « classe social » laisse quelques traces tout au long de son ouvrage. L'influence littéraire de ses parents l'a poussé à se spécialiser dans le domaine de l'histoire de l'art 2.

Il est une figure importante de la « microhistoire », courant historiographique qui accorde la priorité aux individus ou aux cas particuliers au détriment des visions généralistes. D'ailleurs, on peut le situer ainsi en opposition au courant prédominant à l'École des Annales à l'époque : une vision globale et impersonnel de l'histoire, comme c'est le cas de la « longue durée » de Fernand Braudel. On verra alors comment Ginzburg utilise la méthodologie de la microhistoire pour analyser la métaphore fromage-masse vers-anges d'un meunier et le caractère religieux des paysans vénitiens au XVIe siècle.

L'auteur commence par présenter Menocchio dans son contexte social, personnel, publique, moral, religieux, géographique, politique, et, enfin, par présenter aussi le conflit religieux dont il s'est impliqué (pages 33 à 50). Domenico Scandella, surnommé Menocchio, est un meunier né à Montereale, un petit bourg de la région du Frioul, dans la République de Venise. En 1583 il est dénoncé au Saint-Office, accusé de diffuser des paroles « hérétiques et très impies » 3. Il ne s'agit pas que d'un conflit religieux ordinaire : la radicalisation générale catholique grâce aux contestations réformistes autant qu'un conflit de classes existant en Frioul contribuent ensembles pour aggraver la situation de Menocchio devant le tribunal du Saint-Office 4. Dans ce panorama, il souligne les disputes entre les paysans et la noblesse, ou, plus simplement, entre les pauvres et les riches.

Le 7 février 1584 Menocchio passe pour son premier interrogatoire. Il hésite au départ, mais il finit par exprimer aux autorités ecclésiastiques une série de positions religieuses hérétiques — parfois contradictoires — qui font partie de l'ensemble de sa « cosmogonie » 5.

Ginzburg procède ainsi à la plus grande et dense partie de son œuvre (pages 50 à 132), où il cite les témoignages du procès, le discours de Menocchio et présente les références littéraires mentionnées par Menocchio. D'ailleurs il analyse surtout la compréhension et l'interprétation de ces références fait par le meunier.

Selon un témoin, Menocchio disait, par exemple : « L'air est Dieu... la terre est notre mère » ; « Qu'imaginez-vous que soit Dieu ? Dieu n'est rien d'autre qu'un léger souffle, et ceci pour autant que l'homme s'imagine » ; « Tout ce qui se voit est Dieu, et nous sommes des dieux » 6. On peut penser, à première vue, que ce discours est le résultat de l'influence luthérienne ou même anabaptiste ; Ginzburg démontre, pourtant, que ceci n'est pas exactement vrai, vu que Menocchio même s'oppose aux idées anabaptistes et présente plusieurs différences cruciales par rapport aux thèses de Luther. L'auteur propose donc que la cosmogonie de Menocchio se trouve dans un « courant autonome de radicalisme paysan [...] qui était beaucoup plus ancien que la Réforme » 7.

Pour en définir plus précisément et chercher ses origines, il nous est présenté une liste de onze livres mentionnés par Menocchio au cours de ses interrogatoires. Ici on peut trouver, par exemple, le Coran traduit en italien et Il cavalier Zuanne de Mandavilla, un livre de voyages attribué à un chevalier français 8. À partir de cela, Ginzburg fait une inspection minutieuse en comparant le discours de Menocchio avec les idées présentes dans chacun de ces livres. Il fait attention notamment aux points en commun, aux mélanges, aux déformations et aux différences.

Ensuite, le titre de l'œuvre est finalement développé : selon la cosmogonie de Menocchio, à la Création tout était un chaos dont se origine une masse, comme se origine le fromage à partir du lait ; puis se manifestent des vers, qui, selon lui, représentent les anges 9. On fait une particulière attention au fait de qu'il cherche une métaphore dans l'espace quotidien pour expliquer ses convictions religieuses, ce qui permet de synthétiser tout ce qui a été analysé par Ginzburg : « Avec une terminologie imprégnée de christianisme, de néoplatonisme, de philosophie scolastique, Menocchio cherchait à exprimer le matérialisme élémentaire, instinctif, de générations et de générations de paysans » 10.

Dans la dernière partie de son œuvre (pages 132-179), Ginzburg fait un dénouement du procès de Menocchio : après le dernier interrogatoire le 12 mai 1584, Menocchio reçoit la sentence de rester toute sa vie en prison. 2 ans après il réussit à s'en sortir avec quelques restrictions sociales. Malgré sa timidité, il continue a avoir une cosmogonie hérétique et, par conséquence, il s'est fait arrêter par le Saint-Office encore une autre fois en 1599 ; cette foi, avec 67 ans, Menocchio est exécuté 11. À la fin, l'auteur réitère brièvement son hypothèse d'une cosmogonie paysanne en mentionnant des autres paysans italiens à l'époque de Menocchio qui présentent un ensemble de visions religieuses très similaire 12.

Dans son argumentation, l'auteur parfois présente une inondation d'ouvrages et citations qui n'ont pas forcément une grande pertinence pour la compréhension des réflexions de Menocchio ; le résultat c'est une réseaux de digressions qui suivant font perdre le rythme du raisonnement général.

Malgré cette densité excessive, tout au long de son ouvrage Ginzburg arrive à bien souligner les contradictions dans la pensée de Menocchio : il est capable de discuter sur des thèmes très compliqués au point d'être vu comme dangereux par l'Église, cependant il trouve plusieurs de questions religieuses dont il n'a jamais écouté ; pendant la plupart de sa vie il est sûr d'avoir bien raisonné à propos de ses lectures, cependant, dans sa famille personne le suive la même croyance. C'est un authentique exemple de la microhistoire : à partir de la vie de Menocchio — un individu apparemment aléatoire — Ginzburg arrive à évoquer des sujets plus larges comme le partage d'idées dans le milieu meunier, ou même le matérialisme imprégné dans les traditions orales des paysans de Frioul.


  1. GINZBURG Carlo, Le fromage et les vers, Aubier, Paris, 1993; traduction AYMARD Monique.

  2. PAZIANI Rodrigo Ribeiro, NETO Humberto Perinelli, « A linguagem posta à prova pelotempo : Carlo Ginzburg e suas contribuições para a historia da educação », História da Educação, Scielo, Santa Maria, 2018, pp. 314-333.

  3. GINZBURG Carlo, op. cit., pp. 33, 34.

  4. Ibid., p. 47.

  5. Ibid., p. 43.

  6. Ibid., p. 37.

  7. Ibid., pp. 53 - 56.

  8. Ibid., pp. 65, 66.

  9. Ibid., p. 93.

  10. Ibid., p. 103.

  11. Ibid., pp. 132-179.

  12. Ibid., p. 162.

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